Psychologie: Faut-il rester tard au bureau ?

RESTER TARD

 

 

 

 

Il y a ceux qui ont peur de perdre leur emploi et qui  font du zèle. !

Mais il y a aussi ceux dont le métier est une passion, ceux qui s’ennuient chez eux, ceux qui ne sont pas du matin…

Comment équilibrer emplois du temps familial et professionnel, trouver son propre rythme et oser l’imposer? 

 

Au contraire de Proust, longtemps, Delphine ne s’est pas couchée de bonne heure. Chargée de projet, elle se souvient de ses premières années sans la vie active : « Je partais rarement avant 21h 30. On était quelques-uns  dans un silence monacal, avec juste le cliquetis des claviers.»

Comme elle, ils sont nombreux  à jouer les oiseaux de nuit. Pour autant, difficile de les définir.

Tout d’abord parce que la notion de départ tardif est très relative. « Quitter les lieux à 19 heures pour un avocat ou un « conseil », c’est tôt, relève Denis Monneuse, sociologue et consultant. Dans le secteur industriel en revanche, les lumières s’éteignent avant.»


« L’important est de faire son job ».

 Croiser les femmes de ménage, les gardiens de nuit, se faire accompagner par le service de sécurité parce que l’entreprise ferme… Selon le chercheur, la question concerne plutôt les cadres. Du fait de leurs salaires plus élevés, ils sont censés ne pas compter leurs heures », résume-t-il.

S’ils n’en ont pas l’exclusivité, les Français sont toutefois champions en matière de départ tardif. Dans la culture anglo-saxonne, l’important est de faire son job, constate le psychiatre Eric Albert, directeur de l’Institut français d’action sur le stress (IFAS), alors qu’en France, il faut montrer que nous en faisons plus que les autres.

 Celui qui n’est pas débordé serait donc nécessairement « sous-occupé ».»

Aux Etats-Unis, si quelqu’un part après 18 heures, on lui demande s’il a un problème et on lui propose de l’aider à mieux gérer son temps. Chez nous, cependant, les esprits progressent. Si les manageurs ont longtemps glorifié les employés zélés, les entreprises ont réalisé les risques de dépression ou de burn-out. « Les suicides chez Renault en 2006 ou chez France Télécom en 2009 ont donné lieu à des prises de conscience », souligne Denis Monneuse. Des accords sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ont vu le jour. Pas de réunions tardives chez les cadres de la SNCF, réduction de l’ouverture des bâtiments chez Renault ou désactivation des badges chez Volkswagen…


« Il n’y a pas de modèle de bonheur à ériger »

 Au-delà des risques, les dirigeants perçoivent aussi que « présentéisme » ne s’accorde pas forcément avec « productivité ». Pour Jérôme Ballarin, président de l’Observatoire de la parentalité en entreprise (OPE), « la tendance est encore embryonnaire. Mais les choses s’accélèrent, du fait de l’arrivée sur le marché du travail d’une génération Y qui dit les choses et réclame cet équilibre entre les deux sphères. Ce que la génération X souhaitait, mais n’osait pas faire ».

Parce qu’elle n’avait pas forcément le choix « Rester tard peut être une obligation ! », rappelle Jacques-Antoine Malarewice, consultant, psychiatre et psychothérapeute.

Les trente-cinq heures ont obligé les salariés à compresser sur un laps de temps moindre une quantité de travail égale. Donc à allonger leurs horaires de présence. La situation de crise les fragilise également. « En période de précarité, explique Éric Albert, nous aurons tendance à chercher des zones de réassurance. « Occuper » son poste de façon physique en est une. »

 Le psychiatre évoque également ces travailleurs qui « retardent le moment de rentrer chez eux parce qu’ils trouvent plus stressant de retrouver une vie familiale que de rester devant leur ordinateur. » « Si je reste tard au bureau, c’est parce que j’adore mon travail ! » s’insurge Marie, 37 ans, chef d’entreprise. Et elle n’est pas la seule. Il y a ceux dont le cerveau se montre plus effervescent passé 16 heures.

 «Effectivement, nous ne sommes pas égaux face aux rythmes de travail, note Jacques-Antoine Malarewicz. Certains sécrètent plus de substances, le cortisol par exemple, leur permettant une activité intellectuelle plus tardive.» L’entreprise abrite aussi quelques travaillomanes », « incapables, selon le psychiatre, de s’arrêter avant d’atteindre un idéal… par essence inatteignable ».

Pour d’autres, l’organisation en openspace joue un rôle déterminant. À l’heure où le bureau privatif est devenu une denrée précieuse, les nocturnes constituent de rares moments de calme.

Isabelle, 35 ans, notaire, évoque d’ailleurs ces heures où « le téléphone ne sonne plus », où elle peut « débriefer avec son chef et traiter les dossiers délicats en toute tranquillité ». Ces personnalités ont, pour Jacques-Antoine Malarewicz, « besoin de liberté, dans le temps comme dans l’espace. Peut-être ces horaires à contre-courant leur permettent-ils aussi d’exprimer un côté rebelle? »


« On a le droit d’être fayot ! »

 Addicts du travail nocturne contre partisans d’un temps de travail plus court?

« Il n’y a pas de modèle de bonheur à ériger, confirme Jérôme Ballarin. À chacun de composer son cocktail. » Selon Astrid Alemany Dusendschan, psychologue, gestalt-  thérapeute et coach, l’enjeu est de savoir ce qui nous convient le mieux. «Pour cela, il importe d’être à l’écoute de notre corps, précise-t-elle, de voir comment il réagit à notre mode de fonctionnement. »

Marie, elle, s’est interrogée « En souhaitant travailler tard, qui est-ce que je satisfais, moi-même ou l’autre? A moins que je réponde à ce que je « suppose » que l’autre attend de moi… » Au-delà des aspirations personnelles, en temps de crise, les marges de manœuvre des salariés ne sont pas forcément gigantesques. « Pour autant, estime Jérôme Ballarin, ils ne sont pas condamnés au silence.» Le dialogue reste la meilleure solution. D’abord avec ses proches, propose Jacques  Antoine Malareveicz « Le déséquilibre vie privée-vie professionnelle peut coûter cher aux couples et aux familles. » Puis au sein de l’entreprise. « Une discussion avec le manageur s’impose, insiste Éric Albert, afin de lui demander clairement s’il est important pour lui que « je reste tard. »

 Astrid Alemany prône le retour aux «temps perdus », comme le tour de table en début de réunion au cours duquel chacun dit où il en est. Cela permet de mieux saisir les aspirations des autres.

Justement, que répondre à ces « autres » qui voient dans nos départs tardifs un signe de «fayotage»? « Mais on a le droit d’être fayot! provoque Eric Albert. Et si mes collègues me demandent de me justifier, pourquoi ne pourrais-je pas mettre en avant mon ambition?»

Le psychiatre insiste aussi sur le contexte propre à chaque structure. « Nous ne pouvons analyser notre envie sans la mettre en regard des enjeux liés à l’entreprise. C’est compliqué de partir tous les soirs à18 heures sans prendre en compte les urgences liées à la boite. »

Pour chacun, le choix des horaires n’est pas une réalité fixe et pérenne, notre rythme de travail peut évoluer au cours de notre carrière.


« Une révolution est en marche »

 Jusqu’à présent, la question se posait avec acuité pour les femmes qui renonçaient fréquemment aux départs tardifs au cours des premières années de leurs enfants. Quitte à se heurter au fameux « plafond de verre ».

« Dans ma vingtaine, j’ai adoré rester au bureau le soir, confirme Delphine. Nous étions tous célibataires, et la journée de boulot se concluait souvent par une sortie entre collègues. Mais maintenant que j’ai des enfants, je n’ai pas d’états d’âme à partir à 18h 30. »

 Marie, elle, n’a pas renoncé au travail nocturne. Mais il se déroule chez elle, après une pause de 18h 15 à 20 h 30, dévolue à la vie de famille. Rester tard ou non serait-il alors le to be or not to be des femmes d’aujourd’hui, tiraillées entre obligations familiales et envie d’évolution professionnelle?

La sociologue Sandrine Meyfret refuse de poser la question en ces termes.

Même si les hommes ne l’assument pas encore forcément, avec les couples à double carrière, le « rester tard » concerne aussi bien l’un que l’autre. Le problème, c’est que les dirigeants actuels ont eu des femmes complètement disponibles. Mais une révolution est en marche.»

 A Shakespeare, Jérôme Ballarin préfère un proverbe suédois. « L’émancipation des femmes passe par le travail, celle des hommes par la famille»

Et pour les premières, par le droit d’éteindre leur lampe de bureau quand bon leur semble, sans culpabilité.

- Article issu du magazine « Psychologies »

 Par Steve MARSAN

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